Journal d’une future maman – les trois mois sont écoulés

1er avril

Je n’ai rien à dire. J’ai essayé toutes les méthodes de décompte ; à l’endroit, à l’envers, en ordre croissant, décroissant, à rebours… Mon trois mois est écoulé. J’ai l’impression que c’est la pire blague de Poisson d’avril qu’on puisse me faire, à moi. J’appelle ma sœur pour m’inscrire à mon stage et je fonds en larmes comme une idiote.

2 avril

Première journée de stage

Je suis chez ma sœur, Frédérique. Elle boit son deuxième café de la journée, moi, je suis au verre d’eau.

Frédérique : Tu vas voir, Victoria ! Quand tu vas avoir des enfants, ton café va devenir ta récompense et ton meilleur supporter. Tu vas même y rêver.

— Attends ! Moi je suis venue te voir pour me faire remonter le moral, pas pour me faire dire que c’est une fin du monde provoquée qui m’attend !

— Oh non ! Tu es venue en stage. Tu dois savoir toute la vérité sur ta future carrière.

Ses deux plus grands ont déjà grimpé dans l’autobus scolaire, après une course de la mort. Il reste ses deux suivants qui sont en congé de garderie aujourd’hui et le bébé qui s’est rendormi dans son lit du salon.

— Pourquoi tu ne fais pas dormir le bébé dans sa chambre ?

— Clémentine dort dans le bruit. Si elle est dans sa chambre, je dois faire un bruit blanc. Tant qu’à ça, je la laisse dormir avec ses frères qui jouent dans le salon.

— Ah ! Bien oui, c’est logique !

C’est quoi un bruit blanc ? Comment fait-on pour savoir qu’un bébé dort mieux dans le bruit et l’autre non ? Comment vais-je faire pour aimer le café ? Ma sœur est tellement organisée.

Je suis certaine que mes enfants, si je ne suis pas stérile, vont manquer l’autobus quatre jours par semaine. C’est impossible de penser à tout. Il faut faire les devoirs la veille, préparer les lunchs, aussi la veille, s’assurer que tous les vêtements sont prêts pour le départ, sans compter ceux qu’il faut enfiler à la sortie du lit, s’assurer de la température pour savoir si c’est l’ensemble-neige-hiver-grands-froids (manteau chaud, pantalon doublé, bottes avec feutres amovibles, mitaines doublées, cache-cou de polar et tuque assortie) ou si c’est plutôt l’ensemble-printemps-mouillé-frais-grands-vents (manteau coupe-vent-avec-léger-polar, pantalon imperméable, bottes moins-chaudes-que-celles-d’hiver-mais-plus-chaude-que-celles-de-pluie, mitaines et rechange de mitaines, cache-cou de coton et tuque mince qui cache les oreilles). Il faut vérifier que les glaces sont dans les boites à lunch, vérifier que les boites à lunch sont dans les sacs d’école, vérifier que tout est signé et qu’il ne reste pas un message du professeur de caché quelque part, vérifier que les bols de céréales sont bien vidés, que les dents sont propres et les cheveux démêlés – parce que coiffés, c’est impossible – et surtout, qu’ils ne sortent pas « après » le passage de l’autobus…

Une fois dehors, on doit les surveiller depuis la maison, pour être certaine qu’ils ne vont pas jouer dans la rue, qu’ils n’embarquent pas avec des inconnus, qu’ils ne se chicanent pas, qu’ils ne lancent pas de pierres ou autres projectiles sur la chaussée et faire les « au revoir » depuis la maison. Durant tout ce temps-là, il faut se dévisser le cou pour superviser aussi ce qui se passe dans la maison. Je sens que je commence déjà à aimer un peu plus le café.

3 avril

Le lendemain… Je dors.

8 avril

La veille… Je dors.

9 avril

Deuxième journée de stage

J’arrive à 8h30. Le matin ! Les deux plus grands sont partis pour l’école, les deux d’ensuite sont à la garderie. Ma sœur a eu le temps de passer-vite-vite à l’épicerie pour acheter du lait, du pain, du beurre et des pommes. Et la petite joue avec ses pieds, dans son petit lit du salon. J’ai à peine réussi à me réveiller et, Frédérique, sa journée est faite. Elle me jette à terre. Mon stage aujourd’hui est de prendre soin de la petite Clémentine… en partie. J’apprends les pleurs qui sont des pleurs et les pleurs qui sont des appels à l’aide pour répondre à des besoins comme couche-à-changer, biberon-à-donner, animation, caresse, attention…

J’apprends qu’il ne faut pas toujours sortir le bébé du petit lit mais le distraire, lui faire des sourires, à la limite, lui parler depuis le poste de garde des mamans ; l’évier. Frédérique passe un temps fou en compagnie de son évier : vaisselle, lavage de fruits, préparation de lait pour bébé, nettoyage de biberons.

Frédérique : Si t’arrives à allaiter, il y a toute cette partie là que tu vas pouvoir éviter.

— Je vais faire comment pour savoir que « j’arrive à allaiter » ?

— Premièrement, si tu arrives à voir qu’il y a le colostrum qui sort bien de tes mamelons, tu vas avoir une idée. La montée de lait est à la troisième journée. Là, tu vas voir si ton lait est suffisant ou s’il faut faire quelque chose pour augmenter la production. Selon, aussi, l’apaisement de ton bébé, après lui avoir donner le sein… S’il pleure tout le temps ou que tes seins restent plus ou moins de la même grosseur et de la même malléabilité, c’est un indice qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

— Ah ! C’est certain.

Frédérique quitte l’évier pour venir s’asseoir avec moi.

— Tu ne comprends rien de ce que je viens de dire, hein, Victoria ?

— Euh, non !

— Bon – elle essuie ses mains –, à cause de ma réduction mammaire, je ne peux pas allaiter. Mes glandes font du lait parce que mes seins deviennent super durs, même douloureux. Il est absolument interdit de les toucher et de les accrocher tout juste après l’accouchement. Mais il n’y plus de bon système pour faire sortir le lait de là. Toi, tu n’as pas eu à être opérée. Si tes seins deviennent moins malléables, plus durs, lourds et même plus gros, tu vas pouvoir te soulager en allaitant ton bébé. Tu sais, l’allaitement, ça fait du bien aussi à la maman. En plus, ça aide à reprendre sa taille d’avant la grossesse. Produire du lait, ça demande beaucoup d’énergie au corps. Tu vas pouvoir manger tout ce que tu veux, ou à peu près. En fait, tu sais que les crucifères sont à éviter pendant l’allaitement ? Et tout ce qui donne des gaz. Ça peut donner des mots de ventre au bébé.

— Ah ! Non, je ne savais pas. Et qu’est-ce qui se passe si je mange un brocoli sans y penser ?

Elle rit.

— Tu vas y penser, par la suite, si ton bébé a pleuré pendant des heures, le temps que ton lait au brocoli passe à travers son système.

Ma sœur appuie son coude sur le dossier du divan et couche sa tête dans sa main.

— Tu n’es pas obligée d’allaiter, par contre. Moi je te dirais « essaye » mais pas à t’en rendre malade. Établi un genre de limite ou de ligne que tu ne dois pas franchir. Tu pourras te faire une liste de numéros de téléphone pour que des femmes viennent te donner un coup de main pour l’allaitement, si jamais il y a un problème, mais entends-toi avec ton homme, Olivier, pour que ça reste une expérience positive. Les infirmières, si tu choisis l’hôpital, vont pouvoir t’entrainer, au début. Il y a des positions classiques et elles vont te les apprendre, te laisser pratiquer et même placer tes seins et la bouche du bébé pour que tout soit plus simple pour le bébé et toi. Si tu es avec les sages-femmes, pareil. Je te souhaite que ça marche. J’ai jamais envié les filles qui allaitaient par rapport à moi, je ne sais pas ce que c’est. Mais pour elles, les biberons, ça semblait la fin du monde ; tellement de troubles. Mais en vrai, c’est pas si compliqué non plus. C’est un peu de temps, mais Olivier va pouvoir te donner un coup de main et même donner le boire. Tu sais – elle s’étire – qu’il n’y a pas que des inconvénients aux biberons. Le papa peut développer un lien plus privilégié avec le bébé. Et moi, je trouve ça tellement beau de voir mon Nicolas avec notre bébé, en symbiose.

10 avril

Le lendemain… Je suis encore fonctionnelle, mais un peu fatiguée. Je m’améliore, wow !

15 avril

J’appelle ma sœur. C’est sa fête. Elle me dit qu’elle est contente que je l’appelle mais qu’elle ne peut pas me parler parce que son homme n’est pas encore arrivé du boulot et que c’est le bordel à la maison – pas par manque de ménage, mais parce que quatre de ses enfants se sont transformés en dragon à la pensée de manger du gâteau de fête. Je lui dit : « Mais c’est ta fête. Les garçons pourraient être tranquilles, non ? » Elle rit et me dit que oui, ils pourraient, mais que ce n’est pas le choix qu’ils ont fait, visiblement. Je suis confuse, après le téléphone. Ça, clairement, ça veut dire qu’il n’y a plus de congés quand on est maman.

16 avril

Troisième journée de stage

J’apporte le diner préféré de Frédérique et des crèmes brûlées. J’ai la chance d’être travailleur autonome. Je condense mes clients quatre jours par semaine depuis trois semaines, et j’aime beaucoup ça. Ça me donne des journées de fou, mais c’est un super défi. En fait, je ne sais pas ce que je trouve le plus intense ; passer une journée avec ma sœur ou travailler douze heures ? J’arrive à 7h30. C’est toute une amélioration dans le temps de ma part. J’entre dans la cour au même moment que l’autobus arrive en haut de la côte. J’enfile devant mon filleul, Félix, et mon neveu, Xavier, et sort en catastrophe pour aller les embrasser avant qu’ils embarquent dans le bus. Quand les portes de l’autobus s’ouvrent, j’entends des cris d’enfants qui se moquent de mes petits amours parce que je les ai embrassés. Mon filleul se retourne et me regarde avec un grand sourire :

— Ne t’en fais pas, matante Victoria ! Ils sont jaloux.

J’ai le cœur gros. Il est merveilleux, mon Félix. J’ai une montée d’amour incroyable. Je raconte l’histoire à ma sœur.

— Imagine quand ça va être le tien qui va te répondre quelque chose du genre. Tu vas voir, c’est ça notre paye. C’est irremplaçable.

Frédérique est super contente pour l’idée du diner tout prêt. On installe les deux autres qui partent pour la garderie dans la voiture et on clipe la coquille du bébé dans sa base. En arrivant chez la gardienne, Frédérique fait son compte-rendu du matin. Le plus vieux, Mathis, a fait son caca et a bien déjeuné. Il est en forme. Le plus jeune, Lionel, a juste fait son pipi mais a bien mangé aussi. Il n’a pas eu besoin de Tempra de la nuit et il ne se frotte plus l’oreille. Mais, elle a quand mis les gouttes d’huiles essentielles dedans l’oreille, en prévention. On place tous les vêtements comme il faut sur les crochets et on part.

En fait, on essaye de partir. Mathis pleure. Il ne veut pas rester à la garderie et propose de faire un échange avec sa sœur ; laisser le bébé à la gardienne et revenir à la maison avec nous. Ma sœur s’agenouille pour le consoler et lui explique qu’elle va venir le rechercher super tôt, après le dodo de l’après-midi. Le plus jeune, Lionel, revient pour avoir un bisou et une collade. Il me demande la même chose.

Les négociations se poursuivent. Finalement, ça se replace. La gardienne propose une activité et c’est le retour du sourire. Lionel revient pour un autre bisou et une deuxième collade. Il me redemande aussi.

Mathis fait son bisou et se blottit dans les bras de sa mère en lui disant qu’il l’aime. Lionel revient pour un troisième bisou et une troisième collade. Pour moi aussi.

Nous sommes presque dehors, les deux reviennent vers nous pour des bisous et des collades. Je cours presque jusqu’à l’auto, par la suite. De retour à la maison, comme il fait super beau, ma sœur en profite pour monter son abri-soleil.

— J’aime mieux faire ça pendant que je suis toute seule avec la petite. Quand les garçons sont là, on se fait tout le temps interrompre. Alors, comment trouves-tu ton stage ?

— Sans blague, je suis un peu terrorisée !

Elle rit.

— Ça fait changement de ta vie sur le Plateau, dans ton magnifique 1 ½.

— Oui, les constructions, pour le condo, sont commencées.

Pendant que nous échangeons joyeusement sur la déco du futur condo, Frédérique assemble toute la structure de l’abri.

— Pourquoi vous démontez l’abri, l’hiver. Il me semble que tu pourrais enlever seulement la toile.

— Oh, ça libère complètement la terrasse et les enfants peuvent jouer au hockey ici ou sinon, ça fait un espace où les plus petits peuvent se déplacer plus facilement. On pelte la neige et ça leur fait une belle grande surface pour jouer avec les pelles et les camions. La terrasse prend le rôle de carré de sable, l’hiver. C’est pratique.

Soupir. Je n’avais pas pensé que ça prenait un air de jeux « pratique » l’hiver aussi.

18 avril

Je me sens coupable. J’ai mes règles. J’ai pris un mois de retard sur mon planning de départ. Il reste encore une boite complète de petits ballons « sans latex ». Ça me rassure. Quand j’ai la petite de ma sœur dans les bras, j’ai les jambes molles. Je l’aime mais j’ai peur de ne pas savoir comment m’en occuper, si Frédérique avait l’idée de se pousser pendant mon stage…

23 avril

Quatrième journée de stage

Reportée. Il y a de la gastroentérite chez ma sœur et elle juge que ce n’est pas nécessaire que je risque la contamination. Comme j’ai pris ma journée de congé, je vais faire un tour dans une boutique de maternité, sur Mont-Royal. J’ai l’impression d’être entrée dans une boite de Crayola. C’est plein de couleurs, d’odeurs, de textures. Il y a un bébé drapé sur sa maman qui magasine. La mère se questionne, cajole les tissus, les montre à son bébé pour qu’il fasse son choix. Le bébé bave et sourit. Elle achète cette doudou, facilement identifiée par le petit. La vendeuse épingle le tissu au drapage, avec une épingle sécuritaire, pour que le bébé puisse bénéficier de la couverture douce dès maintenant. La maman est ravie. La vendeuse parle au bébé comme si elle pouvait le fidéliser comme clientèle. La maman répond que bébé va certainement revenir y faire des achats. Puis la vendeuse vient vers moi, rayonnante, et regarde mon ventre.

— Est-ce que c’est pour un cadeau ?

— Non. Euh, oui. En fait je m’auto-conceptualise une campagne de marketing massive pour me faire accepter l’idée de passer au mode conception.

Elle éclate de rire.

— Vous êtes à la bonne place. Je peux vous aider.

— Ah oui ?

— C’est vrai que ça fait peur, se lancer dans le monde des bébés. Mais c’est un monde fascinant. Il y a plein de gens qui passent ici et qui me disent qu’ils ne pensaient jamais arriver à avoir un bébé et s’en occuper, et que, finalement, c’est la plus belle chose de leur vie et qu’ils ne pourraient jamais, au grand jamais, revenir à leur ancienne vie. Et, bon, ça parait complexe, surtout quand on entre dans une boutique comme ici, on a l’impression que ça prend un camion-remorque de choses mais c’est beaucoup plus simple que ça en a l’air. On a tous des besoins différents. Par exemple, ici, il y a les attaches à suces, mais il y a des bébés qui n’ont pas besoin de suces. Ici, il y a les doudous, de l’autre côté, les toutous. Il y a des enfants qui ont besoin de leur doudou pour dormir et pour vivre, d’autres, c’est un toutou. Mais il y a des choses pratiques et utiles, comme les bavoirs. Ça tout le monde en a. Les drapages ou les porte-bébés, ce n’est pas tout le monde qui aime ça. Il y a des gens qui préfèrent les poussettes. D’autres trainent leur drapage dans la poussette, comme ça si le bébé a besoin d’être proche d’eux, up, dans le drapage, sinon, pour les longues randonnées, la poussette ou le porte-bébé, style sac-à-dos-d’excursion, ça convient à d’autres. Vous n’aurez pas besoin de tout ce qu’il y a ici. C’est plutôt pour facilité la vie des mamans et des papas.

J’ai acheté un bavoir, pour Clémentine, la fille de ma sœur. J’ai donné mon adresse courriel à la vendeuse pour recevoir leurs promotions et pouvoir, tranquillement, commencer mon trousseau pour le bébé. J’ai acheté une belle boite ronde, style boite-à-chapeaux, que je compte tranquillement remplir de petites choses pour Futur Bébé. La boite est couleur « crème-de-petits-pois ». Je trouvais que le nom de la couleur était attendrissant. Bref, je ne sais pas trop où mettre la boite, en arrivant à la maison. Je la place par-dessus mes trois nouveaux livres. J’enlève le livre sur la stérilité de la pile, j’aime pas tellement le voir avec les choses de Futur Bébé. Je range le livre S – pour stérilité – avec la boite de petits ballons « sans latex ». Je place le livre explicatif sur la conception des bébés aux enfants, dans la boite. Puis je place la boite sur le livre G – pour grossesse. Ma présentation pour ma propre mise en marché est complète. Ffff.

30 avril

Quatrième journée de stage – prise deux.

Je présente le nouveau bavoir à la fille de ma sœur, Clémentine fait une grosse bulle de bave et sourit. Je crois que je comprends bien les bébés maintenant. Je savais que ça lui plairait. Je change toutes ses couches de la journée et lui donne son lait. Ma sœur s’endort sur le divan. Je tape le dos de ma nièce avec douceur pour lui faire faire son rot. Elle s’exécute bruyamment. Je suis fière d’elle. Je vais mieux. On se prend les yeux dans les yeux. Elle me sourit. J’embrasse son nez. Elle fait un petit cri de joie. Elle est belle, Clémentine. Mon ventre fait des cabrioles.

— Tu crois que matante est prête à avoir des bébés, toi ?

Cette entrée a été publiée dans Témoignages de futures mamans, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Commentaires