La couleur du bruit

07 - la couleur du bruit

Nous n’habitons plus que nos pyjamas avec nos cheveux en bataille et le plancher et les meubles, tous aussi las, endormis, sous des couches d’objets.

Entendre la vie au lieu de la vivre, c’est ce qui m’arrive, on dirait. La chaise berçante grince. Un basculement à la fois. Un tempo de métronome qui, à coup de tic-tac fait tomber les paupières de bébé. Malgré le jour, la chambre est baignée d’ombre, une pénombre soigneusement recréée pour endormir l’enfant.

La noirceur permet de voir autrement. Voir par le bruit. Deviner le visage tendu de mon amoureux devant la glace. Entre nous, la fine cloison d’un mur. Lui dans la salle de bain. Moi dans la chambre d’enfant. Les éclaboussures de l’eau, le fracas du rasoir contre l’évier. Les éternuements. L’un suivi inexorablement de l’autre. Surveiller les sursauts de l’enfant. Les froncements de sourcils et les grondements. En arrière-fond, filtre la voix mezzo d’Anne Sofie von Otter, la seule panacée capable d’apaiser l’humeur fragile de ma fille.

Je compte les heurts du rasoir. Je m’amuse à deviner quand sonnera le coup de la fin. Au loin, derrière le verre de la fenêtre, grondent les hélices d’un hélicoptère. Depuis quand ma banlieue endormie est-elle patrouillée ? La réalité où m’a plongé mon accouchement n’est définitivement plus la même.

Le téléphone perce un trou dans le demi-sommeil que nous nous sommes improvisé en plein après-midi. Un coup de vrille dans le lit où à trois nous sommes blottis. Parce que bébé refuse de fermer les yeux ailleurs qu’à nos côtés. Mais il y a cette sonnerie, cette sirène dans cette heure de paradis que nous étions sur le bord de savourer. C’est le cri des beaux-parents, sans doute. Leur appel du fin fond de la Floride. Là où la nuit commence par un spectacle de palmier, de sable et de feu avant d’aller se coucher. Un appel (un de plus) pour prendre des nouvelles de notre ordinaire. Parce que leur bonheur ne leur permet pas de voir bébé, ils la veulent toute entière sur Skype et nos faces endormis qu’il faudra camoufler sous des sourires éclatants.

Anne Genest - La Fabrique

Anne Genest – La Fabrique

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