Les ordres

J’ai surveillé le glissement des aiguilles sur l’horloge et derrière elles, l’émiettement des secondes. Encore 90 minutes de plus à subir. Encore deux autres tétés suivies de leurs régurgitations, de leurs larmes et de la lutte d’un petit corps qui refuse d’être couché. Jusqu’à ce que 6 heure sonne et que j’emballe bébé, descende les marches, chassant la poussière de la nuit pour allumer à chaque pas la lueur du jour et l’espoir de mettre dans les bras de mon amoureux le petit poids de l’enfant. M’enfuir ensuite avec des enjambées de loup vers mon lit et dormir pour de vrai pendant que le jour éclate (et la rue qui s’anime et la vie qui palpite). Me faire, dans le jour, une nuit.

les ordres - 5Pendant combien de temps encore ? Trois mois, six mois, un an ? Un an à vivre enterrée ? Et pourtant, je ne suis pas la seule. Il y a toutes ses amies mamans que je regarde maintenant avec des yeux écarquillés. J’ai posé l’enfant entre mes deux seins pour abdiquer. Nous gisons toutes les deux sur le dos. Elle sur moi. Moi sur le divan, petits insectes renversés, nos bras battant l’air. Moi dans ce cahier. Elle comme des moulins contre le vent. Nous sommes étendues dans ce grand rien du jour. Dans cette journée où nulle chose n’est prévue; sinon les boires et les couches, les rots et la surveillance de ses petits cris, le battement de ses paupières – promesse de liberté.

Et pourtant, tout autour, un désordre étonnant s’est couché. Un fouillis de vieux mouchoirs, de vêtements souillés, de lingettes, miettes de repas, bouteilles, mouche-bébé, vieux journaux, livres renversés, hochets et peluches roulent sur le plancher, se réfugient sous les meubles. Un désordre enveloppant où en dépit de pouvoir le ramasser on l’affectionne, on lui trouve un confort douillet.

Anne Genest - La Fabrique

Anne Genest – La Fabrique

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